
Dans ce très court roman, le narrateur, un homme plutôt pressé, ambitieux et travailleur décide de changer ses habitudes et de terminer son jogging matinal au lac. Un homme qu’il ne connaît pas sort tout juste de sa baignade et se présente à lui d’un air jovial. Il lui propose de se baigner avec lui puis d’aller boire un café chez lui. Vont suivre alors 48h hors du temps pendant lesquels ces deux hommes, très différents, vont se découvrir et nouer une amitié bienveillante et joyeuse. Karl est agriculteur, il cultive la pomme de terre et une philosophie de vie très douce qui aidera notre narrateur à s’apaiser.
Ils vont apprendre l’un de l’autre, échanger autour de leurs vies, de leurs goûts respectifs et s’apprécier immédiatement.
Il est rare de trouver des romans dans lequel l’amitié masculine est centrale. Encore plus lorsqu’elle n’est pas toxique. Ce roman est donc une exception, une parenthèse enchantée où l’on rêve de se poser pour écouter les oiseaux chanter. On entre dans ce roman comme dans un lit douillet et on ne veut plus quitter les deux protagonistes. L’ambiance chaleureuse qui règne nous offre un instant de quiétude, une bulle que l’on souhaiterai ne jamais voir éclater.
5 h 12. Tous les matins, je me réveillais à la même heure. Depuis plusieurs mois, déjà. Peu importait le jour de la semaine. Peu importait l’heure à laquelle j’allais me coucher, ou quelle tisane “nuit tranquille” je buvais. Ce samedi matin de juin n’a pas fait exception. J’étais parti seul à la campagne – ma femme suivait une formation, et nos enfants avaient des plans avec leurs amis. Habituellement, c’est ensemble que nous passions nos week-ends dans notre petite maison de campagne, à une heure de route à peine, dans un décor magnifique, avec un grand tilleul dans le jardin et une vieille serre où nous faisions pousser tant bien que mal des tomates, des carottes, des courgettes et des potirons. Nous cueillions les fruits rouges qui mûrissaient le long de la clôture nous séparant des voisins pour en faire des confitures. Il y avait une vieille balançoire en bois accrochée un peu de travers à une branche, de hautes herbes et, çà et là, des fleurs des champs qui poussaient comme bon leur semblait. On était loin de l’exposition horticole.
Nous aimions ce mélange de ville et de campagne, l’alternance entre calme et animation. Nous étions d’accord tous les quatre : c’était là le rythme idéal de nos vies. Le fondement de notre famille. Notre refuge, notre bonheur de location.
Pourtant, ces derniers temps, mon équilibre était perturbé. J’avais travaillé dur pour avoir le privilège de me réfugier le week-end dans la nature – mais ici non plus, en ce moment, je n’arrivais pas à trouver le calme. Je le trouvais rarement, en réalité, car dans ma tête, ça ne s’arrêtait quasiment jamais, le travail s’invitait en douce dans mes bagages. Autrefois, je paressais joyeusement des journées entières, considérant que ne rien faire était une vertu – mais à chaque année de métier supplémentaire, à chaque nouveau modèle de smartphone, je devenais de plus en plus joignable, et disponible partout.
C’était le cas de beaucoup de gens autour de moi. Certains amis me racontaient que leurs préoccupations les tenaient éveillés au point qu’ils lisaient des livres entiers la nuit. D’autres restaient debout très tard, répondant à leurs mails bien après minuit, ou faisaient du sport à l’aube, espérant que l’activité physique les décharge du fardeau de leur quotidien.
Ce samedi-là, optant pour la variante numéro trois, j’ai mis mes baskets et je suis sorti courir à l’aurore. Par mon métier, je passe dix à douze heures par jour, voire plus, au bureau ou en voyage, avec la climatisation, devant mon ordinateur ou dans le train, la tête remplie de problèmes à résoudre ; j’espérais trouver en courant une forme de décélération, un bol d’air frais, un peu d’équilibre intérieur. Je me souviens précisément de ce petit matin si calme et clair. De mon effort pour profiter en toute conscience du lever du soleil. Pour profiter de la beauté qui m’entourait ici, pour être vraiment là, pas seulement physiquement.
Il y avait tout ce qu’il fallait : la rosée du matin sur les prés verdoyants, le chant d’un merle, le sol souple de la forêt sous mes pas. Mais il y avait aussi ce mur invisible entre moi et le monde.
Et ainsi, à chaque pas, ce n’est pas de la nature que je me rapprochais, de ce sentiment de légèreté auquel j’aspirais, mais de mon bureau mental. Et comme d’habitude, il était bien encombré : la conférence de rédaction de mardi prochain, la discussion d’hier vendredi, cette personne à qui je devais absolument écrire un mail après le petit-déjeuner, cette autre que je devais absolument réussir à joindre. Sans parler du cadeau d’anniversaire de ma tante que je devais encore acheter, si tant est que je trouve une idée.
Il y avait toujours quelque chose. Au lieu de vivre, je passais mon temps à rayer des tâches de ma liste de choses à faire.
Je pouvais courir pendant une bonne demi-heure sans me rappeler après coup si j’avais croisé quelqu’un ni quel chemin j’avais pris. Une chose en revanche était claire, et oppressante : quelque part dans ma vie, je n’avais pas pris le bon chemin, et j’avais perdu ma boussole intérieure. Il y a quelques années encore, je me sentais joyeux, libre, j’aimais ce que je faisais, tant dans ma vie privée que professionnelle. Mais au fil des années, je m’étais retrouvé avec de plus en plus d’obligations et de moins en moins de liberté. Ce n’était pas un processus conscient, et il était plutôt sournois. J’étais devenu un de ces optimiseurs qui mettent le travail, la reconnaissance et l’argent au centre de leur vie. J’étais sévère avec moi-même, rarement satisfait, déterminé, rarement détendu. Obnubilé par les deadlines, les attentes des autres et les miennes. Je ne voulais plus ce que j’avais, mais ce que je n’avais pas. Ainsi, ce matin-là, je ne profitais pas de ce que le monde m’appartienne parce que je m’étais levé tôt, je ruminais plutôt comme un oiseau en cage. Ce n’était pas précisément logique, ni agréable. Ça ne ressemblait pas du tout à la personne que j’étais. Encore moins à celle que j’avais envie d’être.
Tandis que je courais comme un dératé dans la forêt, j’ai repensé à ce que j’avais lu quelques jours auparavant : quand on est surmené, les mêmes pensées tournent en boucle dans le cerveau. Il faut essayer de couper le circuit. Il est donc fortement conseillé de faire quelque chose qui sort complètement de ses habitudes. Je me suis demandé ce que ça pourrait être pour moi. J’ai pensé au petit lac qui se trouvait entre la forêt et la maison. Je me contentais toujours de le contourner. Il ne me serait jamais venu à l’idée d’aller y prendre un bain matinal. Pas de maillot de bain, pas de serviette, et puis l’eau était trop froide. Voilà qui pourrait être une petite aventure dans mon quotidien, me suis-je dit. Et je me suis rappelé ce que je faisais, gamin, à la piscine en plein air, quand je ne voulais plus rien voir, plus rien entendre ni ressentir : je m’enfonçais tout droit dans l’eau et le monde devenait mat et flou autour de moi, s’éloignait un peu plus à chaque centimètre. Je retenais ma respiration tant que je pouvais, puis je laissais échapper quelques bulles et remontais à la surface.
S’enfoncer dans l’eau.
L’idée était séduisante.
J’ai pris la direction du lac.Un coup de coeur d’Ayla
Encore 25 étés de Stephan Schäfer, traduit par Stéphanie Luc aux éditions Actes Sud, 14€90
