Pour ma première rentrée littéraire à vos côtés, je vous propose une sélection resserrée, fidèle à mes grands amours littéraires : du roman social, de la littérature autochtone canadienne, un récit féministe et bien sûr un beau roman queer ! Bonne lecture !

Jacky, Anthony Passeron, Grasset, 208 pages, 19,50 euros
J’avais eu un coup de coeur immense pour le premier roman d’Anthony Passeron – Les Enfants endormis – qui parallélisait l’histoire de sa famille, des commerçants de l’arrière-pays niçois percutés par le VIH Sida, et celle de la recherche contre le virus. Je pense encore souvent à ce drame familial poignant, suspendu aux balbutiements, espoirs et fausses routes des équipes scientifiques et j’attendais avec impatience ce second roman.
L’auteur embrasse cette fois-ci l’histoire de son père, Jacky, un homme qui a pendant longtemps pris sur ses épaules la responsabilité de la boucherie familiale quand ses parents étaient au chevet de son frère aîné gravement malade. Un homme qui s’est muré en lui-même, consacrant de moins en moins de temps à ses jumeaux, jusqu’à disparaître du foyer en abandonnant femme et enfants. Son rapport à son père, Anthony Passeron nous le raconte une nouvelle fois à travers le récit d’une révolution technique et culturelle : l’arrivée des consoles de jeux vidéo dans les foyers au tournant des années 80-90. Une métaphore qui vient soutenir toutes les thématiques sociologiques qui traversent ce roman : elle illustre le basculement dans la modernité technologique et dans l’ultralibéralisme et la relégation du petit commerce de proximité à une époque révolue comme elle éclaire le lien au père, le rapport à la masculinité et le silence des hommes.
Je referme cette lecture les larmes aux yeux alors que j’en ai lu, des histoires de pères absents. C’est un deuxième roman très réussi, d’une qualité sociobiographique et littéraire singulière, que je vous conseille chaudement.
Eka Ashate – Ne Flanche Pas, Naomi Fontaine, Mémoire d’encrier, 192 pages, 19 euros
J’aime énormément les éditions Mémoire d’Encrier, maison montréalaise qui depuis plus de vingt ans s’applique à faire résonner des récits minorisés, en faisant la part belle à la littérature autochtone tout en publiant de très beaux textes de littérature haïcienne, congolaise ou encore palestinienne.
Parmi ses voix plurielles résonne celle de Naomi Fontaine, plume majeure de la littérature autochtone canadienne. Dans Eka Ashate, qui signifie « Ne flanche pas » en langue innu, elle compose le récit fragmenté de l’identité de la communauté dans laquelle elle a grandi et nous raconte comment les siens ont résisté à la violence coloniale de multiples manières.
Les anecdotes qu’elle exhume et recompose en une mémoire collective témoignent à la foi de la violence de l’administration québécoise – avec ses pensionnats, ses normes absurdes, sa ségrégation – mais surtout la manière dont les membres de sa communauté se débrouillent pour résister, à leur échelle et parfois seulement grâce à la puissance du silence, à cette violence. Certaines anecdotes sont drôles, pleines de gouaille, d’autres beaucoup plus graves, mais ensemble elles constituent un véritable tissu de résistance. Cette détermination Innu s’incarne particulièrement dans la figure de sa mère, une femme admirable de résilience qu’elle convoque à plusieurs reprises et dont la photo – splendide – illustre la couverture.
Un texte sensible qui permet de mieux comprendre les identités autochtones et les enjeux des Premières Nations.
Elisabeth Lima, Lola Gruber, Christian Bourgois, 280 pages, 22 euros
Un couple très germanopratin, composé d’un éditeur et d’une autrice, reçoit pour le déjeuner dominical un ami traducteur de poésie polonaise. Le repas est délicieux mais l’humeur est maussade. La veille, le plus prestigieux des prix littéraires a été remis à un roman de gare déjà auréolé du succès populaire et ça, ils n’en reviennent pas. Alors maintenant, il suffirait qu’un livre se vende pour être bon ? Eux savent que n’importe qui connaissant un peu les ficelles de l’écriture est capable de faire quelque chose qui marche. D’ailleurs, à eux trois, ils ont toutes les qualités pour écrire un best-seller.
C’est ainsi que l’idée d’écrire un roman a succès est lancée, autour d’une table de cuisine. Livia l’autrice s’occupera de donner vie aux personnages et de faire avancer l’action. Do l’éditeur sera en charge de la cohérence narrative. Camille le traducteur peaufinera le style. Mais attention : personne ne doit savoir qu’ils sont derrière ce pied-de-nez fait au milieu de l’édition.
Dans un roman aussi drôle qu’intelligent, Lola Gruber nous embarque dans une véritable épopée littéraire. Elle nous plonge dans les coulisses de la création d’un roman et dans l’emballement de la machine éditoriale tout en se moquant allégrement du petit monde littéraire. Loin d’être une farce de surface, le texte décortique la psyché de chaque co-auteur, dont on adore rire mais auquel on s’attache irrésistiblement, nous rappelant que l’écriture est toujours un acte profondément intime et transformateur.
Et puis – et c’est très fort – on est pris dans l’engrenage de ce roman monté de toutes pièces, construit pour être un page-turner. On meurt d’envie de le voir prendre vie et on se retrouve à dévorer avec avidité celui qu’on a entre les mains pour étancher notre curiosité. Quand la littérature se joue d’elle-même c’est malin, savoureux et truculent.
L’Éclaircie, Carys Davies, La Table Ronde, 192 pages, 21 euros
Traduit de l’anglais (Écosse) par David Fauqueberg
Derrière cette couverture splendide se cache un véritable petit bijou, un texte tout simplement beau. Il nous embarque au nord de l’Écosse, au milieu du XIXe siècle, aux côtés de John Fergusson, un pasteur en rupture avec l’Eglise qui cherche à créer une nouvelle paroisse plus proche du peuple. Mais pour mener à bien sa mission, il manque d’argent. Face à la contrainte économique, il accepte une mission : partir en mission annoncer au dernier habitant d’une île au large de l’Ecosse qu’il doit la quitter. Car à cette époque, et c’est un véritable fait historique, les propriétaires terriens estimaient qu’ils avaient davantage à gagner à laisser paître les moutons en liberté sur leurs terres qu’à prélever l’impôt aux fermiers qui les cultivent.
Alors John part, même s’il doit laisser Mary sa femme adorée pendant quelques semaines. Après une traversée mouvementée, il arrive enfin sur l’île qu’il s’empresse d’explorer. Mais l’île est sauvage et dangereuse et John fait une chute très grave au cours de sa promenade. A son réveil, il comprend qu’il a été sauvé et soigné par l’homme qu’il est censé expulser.
Ce huit-clos, qui prend place dans une cabane rustique au milieu d’une île aussi belle qu’aride, nous raconte la rencontre et l’apprivoisement de deux hommes qui ne parlent pas la même langue mais qui savent tous deux parfaitement ce qui les réunit au bout du monde. Un roman historique queer de toute beauté, porté par une tension narrative saisissante et une écriture toute en délicatesse.
La nuit au Coeur, Natacha Appanah, Gallimard, 288 pages, 21 euros
Entre 2019 et 2021, les collages contre les féminicides, se sont déployés partout sur les murs de France. Ces messages, lettres noires sur feuilles A4 blanches, sont devenus pour certains de véritables slogans féministes. Parmi les hommages que j’ai pu lire dans l’espace public, il n’y en a un que je n’ai jamais oublié. Il dit : Chahinez, 31 ans, 3 enfants, brulée vive par son ex-mari.
Je ne m’attendais pas à recroiser Chahinez dans les pages du dernier livre de Nathacha Appanah. Elle est pourtant l’une des trois femmes qu’elle a choisies pour illustrer le continuum entre emprise, violence conjugale et meurtre. Ces trois femmes se sont Chahinez, tuée en 2021, Emma, la cousine de l’autrice abattue en 2000 et Natacha Appanah elle-même, la seule survivante.
Dans ce roman, elle se retourne vers un passé douloureux et met tout son talent d’écriture au service de l’inqualifiable, s’interrogeant sans cesse sur ce que peut la littérature pour parler du féminicide. Sa puissance narrative nous permet pourtant d’éprouver la terreur de ces trois femmes piégées, traquées, qui fuient, qui courent pour sauver leur vie. Grâce à sa qualité littéraire, elle parvient à articuler trois destins singuliers pour nous donner à comprendre la dynamique patriarcale la plus mortifère.
Natacha Appanah signe un très grand livre qui vient s’inscrire dans le grand mouvement de décompte, hommage et dénonciation des féminicides qui secoue la France depuis plusieurs années. Et puisqu’elle est en lice pour le prix Goncourt c’est tout le bien que je lui souhaite, pour que le plus largement possible continue à se diffuser le message qu’elle embrasse : honorons nos mortes, protégeons les vivantes.
